Manon Reith

Le prénom, titre écrit sur un cahier de pages blanches

Aux premières heures nocturnes d’un quatre décembre, dans les bras de son père enfin tenue, fragile, un regard bleu. Son père eut une vision : « Elle a une tête à s’appeler Manon. »

MANON, en majuscules, est sillonné de trois consonnes saillantes, alternées d’une voyelle aiguë et d’une voyelle concave. Une succession anguleuse interrompue d’un cercle, comme un paysage de montagnes troué.

Manon – avec minuscules – on y trouve l’odeur du sud, c’est le goût d’une maison au bord de la Méditerranée. Le tracé dessine une lame écumante qui s’épuise en roulis sur la plage. On imagine les plongeons des n dans l’o.

Manon est le diminutif de Madelon et de Madeleine, éminent personnage biblique : disciple femme de Jésus, parfois considérée comme son épouse spirituelle (vraiment ?), elle fut le premier témoin de la Passion du Christ et de la Résurrection. Mais Manon est aussi le diminutif de MarieAnne (autrement dit la sainte Vierge et sa mère). Et d’ailleurs Manon est aussi dérivé de Maria, qui descend de Myriam : en sanscrit la mort, en égyptien l’amour, en hébreu la mère, l’amer et la mer (de quoi faire un tas de clichés poétiques).

Prononcé, Manon est souvent accentué sur la fin : une voyelle nasalisée, de rime masculine. Rien de très musical, et pourtant. Deux syllabes, est-ce austère, ou dynamique ? Le mot contient l’impersonnel « on », mais surtout le tranchant « non » (un trait de caractère ?).

Parfois, cela s’écrit Manoen (phonétiquement [mɑnɔnn]). C’est une mise en bouche plus liquide, résonance des canaux rythmant les plaines et les rues hollandaises.

Pour les romantiques : dans Manon, il y a double présence de haine, mais la majuscule qui amorce ce mot est une amante. Gainsbourg et d’autres l’avaient compris.

Il existe aussi Manon, celle des sources : aqueuses, romanesques, historiques, généalogiques, vivantes et taries. Mais alors… est-ce une sauvage des montagnes, une belliqueuse révolutionnaire, une cruelle putain, ou plutôt une obscure représentante de la sainte dynastie ?

En somme, « elle a une tête à s’appeler Manon ».

NDLR : chaque auteur-e a signé son propre portrait.