Bruno Pellegrino

Il faudrait commencer par me situer.

Poliez-Pittet, canton de Vaud, serait un bon point de départ : j’y ai grandi, passé l’essentiel de mes vingt et quelques premières années, et j’ai assez pesté contre ce foutu trou paumé pour lui faire la grâce de figurer au premier plan. Mais on ne peut pas en rester là.

Je suis né à Morges, Vaud, sur les bords du Léman. C’est une grosse maternité, je n’ai aucun mérite – et aucun lien de parenté avec l’ex-syndic de la ville qui porte le même nom que moi. Au dos de ma carte d’identité, sous la mention lieu d’origine, on lit Liddes, Valais. On ne sait plus dans la famille comment ça se fait ; on aurait plutôt tendance à venir de Fribourg, Fribourg, Paris, France, et Prilly, Vaud – et encore, ça ne concerne que le côté maternel. Parce que mon nom (qui n’est pas d’ici, ainsi qu’on me le fait souvent remarquer avec, je dois le dire, beaucoup de clairvoyance) va chercher plus loin, un poil au nord du 40e parallèle : Venosa, Italie, petite ville sise sur une colline rabotée, entre Naples et l’Adriatique, où mon père a vu le jour, de même que le poète latin Horace – sans vouloir avoir l’air de faire remonter mes origines littéraires jusqu’au très auguste auteur des Odes et de l’Ars poetica.

Voilà pour l’hérité. Voyons ce qu’il en est des lieux acquis, choisis, voulus. À Bâle, Bâle, où ont fleuri mes dix-sept ans, j’ai appris la vraie prononciation du mot birchermüesli et les rues d’une ville la nuit. À Düsseldorf, Allemagne, un vieil éclairé qui en avait vu d’autres m’a prédit ma mort prochaine. À Bournemouth, Royaume-Uni, la douche fuyait et inondait la salle de bains, dont le sol était revêtu d’une épaisse moquette onctueuse. À Evansville, États-Unis, j’ai dû traverser en courant la highway à l’heure de pointe, en t-shirt sous la pluie, parce que j’avais un problème de téléphone. À Antananarivo, Madagascar, je me suis fait extorquer des millions d’ariary par la dame du Ministère et j’ai dormi sous un crucifix.

Aujourd’hui, je vis à Lausanne, en face d’une tour qui a été successivement gardienne d’enceinte, porte de faubourg, donjon, et abattoir à porcs. Je m’y plais beaucoup. Je suis en recherche d’appartement – à Berlin, Allemagne.

Il faudrait que je commence par me situer, avant de dire n’importe quoi.

                                                               (Rédigé en octobre 2012, à Buôn Ma Thuột, Vietnam.)

NDLR : chaque auteur-e a signé son propre portrait.